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Un homme marche dans la rue. D’un pas assuré quoique lent. Il semble absorbé dans ses pensées.
« Ils m’attendent au bistrot et attendent de moi des réponses que je n’ai pas. Naïfs encore, dans leur jeunesse, exaltés, ils croient que les années accumulées éclairent l’horizon. Comment leur dire, comment, surtout, accepter de les décevoir ?
Car dire la vérité, c’est s’exposer à ce qu’elle ne soit ni crue, ni acceptée. Et potentiellement, c’est perdre cette affection naissante qu’ils me portent. Cette petite aura qui les aide à oublier mon physique éloquent, mon débit de paroles plus lent et mon incapacité à saisir certaines de leurs expressions et références.
Suis-je prêt à perdre ça ? A cet intérêt, à cette pétillance que je distingue dans leur regard quand je leur raconte une bribe de mon existence ? Suis-je prêt à être ostracisé du groupe pour un simple aveu qui, si nous étions dans un monde parfait, n’emporterait aucune conséquence ?
Mes amis vieux – oui, ils le sont, comme je le suis – me diraient que cela n’a pas d’importance puisque je les ai « eux » et, je cite : « à nos âges, on peut se permettre de se lâcher ».
Et bien non, précisément, il n’y a pas d’âge pour « se lâcher ». A ce compte-là, j’aurai pu, lorsque jeune et impétueux j’allais taper dans un ballon pour contenir ma rage et ma violence face aux mots blessants de mes camarades, j’aurai pu donc, au nom du « lâchage » auquel j’avais droit, aller casser la gueule à l’un d’entre eux !
Je ne l’ai pas fait à l’époque et je ne le ferai pas aujourd’hui. Et si on m’interroge, je sais même dire pourquoi je ne l’ai pas fait. C’est d’ailleurs pour moi une évidence. J’ai renoncé au projet délirant de faire tout ce qui me plaisait au moment où cela a commencé à me séparer des autres. Je ne parle pas de ma famille, la pauvre, qui a quand même dû subir quelques décisions frontales. Non, plutôt les gens autour de moi. Pas mes amis non plus. D’ailleurs, j’ai l’air de les accabler mais ceux dont je parle sont ces amis de pacotille, ceux qu’on fréquente par réflexe social. Et ceux-là, il faut justement les préserver de la vérité qui briserait ce consensus social, cette croyance qu’on a d’être entre « gens bien ».
Mes vrais amis ont pris cher, eux. J’en ai perdu certains à m’entêter dans mes certitudes, à persister dans des voies de garage ou nourrir des colères stériles. Il y en a qui sont restés, solides – ou pas d’ailleurs – mais là, à mes côtés, malgré mes accès égotiques. Pourquoi ? Je n’en sais rien et je pense qu’eux non plus. Ce vieil auteur avait raison, parce que c’était eux et parce que c’était moi.
Il y a des choses qui restent ainsi inexpliquées, à tout jamais des énigmes. Au fond, c’est bien comme ça. Cela apporte un peu de mystère à nos vies qui en ont si peu. Tiens, j’aurai pu dire « sens » au lieu de « mystère ». Je le dirai peut-être aux gamins. Je ne crois pas que cela va répondre à leur question, la vraie, profonde, philosophique : quel est le sens de la vie ? Et sa petite sœur – ou grande, va savoir – quel sens à notre vie ? Et d’ailleurs pourquoi faut-il se poser cette question du sens à donner à notre vie ?
Comme si nous avions ce pouvoir ! Bien fous sommes-nous de croire avoir un impact si fort et si unique sur quelque chose qui dépend si peu de nous ! Déjà, avons-nous choisi de vivre ? Non ! Cela s’est imposé à nous. Dès le départ, nous n’avons pas la maîtrise de notre destin. Nos premiers mois et années nous échappent également, mammifères incapables de survivre sans nos congénères.
Alors, oui, à l’adolescence, lorsque tel le paon, nous déployons ce que nous croyons être nos « ailes de géant », on peut, par instants, se dire tout puissant. Avant de déchanter bien vite. Par l’entrée dans l’âge adulte et la raison. Ou plutôt l’illusion de la raison. Ce beau terme dont se pare notre obéissance servile à des normes plus ou moins contraignantes selon notre sexe, notre âge, notre origine, le siècle et la civilisation dans laquelle on vit. Le choix de la servilité au Moyen-Age ? Des individus libres à l’époque actuelle ?…. Des fous, je vous dis.
Puis vient la vieillesse, la séniorité, la maturité, tous ces jolis mots. Il faut le vivre, pour savoir que c’est plus un sport de combat qu’un long fleuve tranquille. Et arrivés là, donc, certains se pavanent en disant : « j’y ai droit, je fais ce que je veux ». Au-delà de l’aplomb, il faut être bien naïf pour ne pas voir combien cette revendication est dictée par cette injonction à la « retraite heureuse », au « bien vieillir ». Encore faut-il arriver à s’aveugler et ne pas voir l’indifférence de ce ceux qui ne sont pas vieux justement.
Alors quand certains d’entre eux m’interrogent, sur n’importe quel sujet, j’ai envie de répondre, de discuter avec eux. Mais « le sens de la vie » ? Non là, je ne peux pas, je vais les déprimer si je leur avoue que je pense que ça n’existe pas. Ils n’ont pas besoin de ça. D’ailleurs personne ne m’a dit à moi que la vie n’avait pas de sens et que nos tentatives pour lui en donner un étaient vaines. J’en suis bien content ! C’est surement grâce à cela que je suis resté en alerte, tout ce temps, à me poser mille questions, à tenter de comprendre mon monde. Cette illusion a donné sens à mon existence.
Elle a peut-être contribué à créer autre chose : du lien, du commun, des « avec ». Parce qu’en essayant de comprendre, j’ai regardé les autres, les ai étudié et surtout échangé avec eux, longuement. Que de soirées… Avec ceux qui étaient comme moi et aussi avec ceux qui ne l’étaient pas. Nous nous sommes dit des milliers de choses, raconté des ribambelles d’histoire, des vraies, des moins vraies. Et surtout ils étaient là, tout le temps. Tout ce qu’a duré et continue de durer cette vie. Ils sont là. Pas toujours les mêmes, pas tous depuis le début. Il y a des compagnonnages qui ont cessé, d’autres les ont remplacés. Mais le compagnonnage en soi n’a jamais disparu.
D’ailleurs mes jeunes amis sont un peu les mêmes que d’autres jeunes amis, il y a longtemps. Je ne suis pas sûr que cela leur plairait…
Ah mince, voilà que j’arrive et je ne sais toujours pas quoi leur dire de définitif sur le sens de la vie. Allez, faisons bonne figure, parlons-en, décortiquons ensemble la chose, ce sera déjà le début ou plutôt la suite, oui, c’est ça, c’est la suite. »
A quelques mètres, à une terrasse animée, un groupe de gens discute et l’un d’entre eux fait signe à l’homme qui s’approche.